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Air Next : « risques de fraude » dans ce projet crypto à un milliard d'euros

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Catégorie : Actualité des métiers du chiffre
Air Next

Lorsqu'une société prometteuse au capital d'un milliard d'euros lance une offre au public de jetons (ICO) avec un projet révolutionnaire, elle fait forcément parler d'elle. Jusqu'à l'alerte de l'AMF de ce jeudi 30 septembre, qui met en garde contre des risques de fraude. Attestation de dépôt de fonds douteuse, un profil Linkedin de dirigeant vide,... de nombreuses incohérences sont rapidement mises à jour.

Pourtant, là où certains verraient une preuve supplémentaire des risques liés à la blockchain et aux cryptomonnaies, l'affaire Air Next est un plaidoyer pour la mise en place de procédures sécurisées, certaines étant basées sur cette technologie.

Sur le papier, l'opération était belle. Air Next, société dotée d'un capital social d'un milliard d'euros, allait « révolutionner le transport de passagers grâce à la blockchain ». Au programme, l'achat de billets en cryptomonnaies à des prix imbattables et une garantie automatique en cas d'annulation ou de retard, via un système de smart contacts (actions exécutées automatiquement lorsque certaines conditions prévues à l'avance sont remplies). Un mécanisme qui rappelle celui de Fizzy, lancé en 2017 par la compagnie d'assurance Axa.

Pour accompagner son lancement, Air Next avait prévu d'organiser une « Initial coin offering » (ICO), ou offre de financement par émission de jetons, permettant à toute personne intéressée de souscrire via un paiement en cryptomonnaies. Un dossier avait alors été déposé auprès de l'Autorité des marchés financiers (AMF) pour obtenir son agrément.

Mais ce jeudi 30 septembre, l'AMF a provoqué un séisme en publiant une alerte visant spécifiquement la société Air Next :

« L'AMF a été sollicitée par la société Air Next dans le but d'obtenir un visa pour son projet d'ICO. Les porteurs de ce projet ont transmis aux services de l'AMF des documents, dont certains soupçonnés d'être des faux.

L'Autorité des marchés financiers précise qu'aucun visa n'a été délivré à l'offre au public de jetons préparée par la société Air Next, ni sur aucune autre offre de jetons réalisée par cette société. Cette offre au public de jetons ne bénéficie donc pas des garanties légales associées au visa de l'AMF ».

 

De nombreuses incohérences 

Interrogée sur ce sujet, l'AMF n'a pas souhaité communiquer davantage de détails sur une procédure en cours. Mais concrètement, que s'est-il passé ? Quelques jours avant l'alerte de l'AMF, la communauté crypto, et notamment le canal Telegram ICO de la communauté EasyCrypto, avait déjà relevé de nombreuses incohérences et anomalies dans la communication de la société :

  • un « partenaire » de l'entreprise utilisant une adresse mail signalée pour des faits d'escroquerie ; 
  • des photos de l'équipe provenant de banques d'images ; 
  • de très nombreuses fautes d'orthographe dans les documents officiels ;
  • le profil LinkedIn du dirigeant vide ou presque.

« Notre communauté analyse régulièrement les ICO qui présentent un intérêt particulier, pour mesurer leur rentabilité, ou chercher des failles dans le projet. Dans le cas d'Air Next, nous avons attendu de réunir suffisamment d'éléments pour publier notre « alerte scam » avec la liste des incohérences relevées. Mais nous restons factuels, sans porter de jugement définitif sur l'opération et sans donner de consigne particulière ». Camille Sergent, cofondateur d'EasyCryptoFrance.

 

Une attestation de dépôt falsifiée ?

Autre document troublant, le dossier d'immatriculation de la société, disponible en ligne, contient une attestation de dépôt de fonds de la société pour le moins surprenante. Par son montant d'abord (un milliard d'euros), par la structure du capital ensuite (un associé unique personne physique)... et par son orthographe enfin.

Airnext

Le document, reproduit ci-dessus,  fait en effet apparaître une faute d'orthographe grossière, avec un pied de page au nom de « Edemond de Rothschild » au lieu de « Edmond de Rothschild ».

Airnext

 

L'erreur à un milliard d'euros

Si on peut s'interroger sur l'intérêt pour une entreprise dotée d'un tel capital social de procéder à une ICO de quelques centaines de milliers d'euros, on s'interroge aussi sur la capacité d'un actionnaire personne physique à apporter un milliard d'euros à l'immatriculation de la société. Mais le « whitepaper » de l'ICO (document public détaillant l'opération) expliquait cette fortune par un investissement très tôt dans le bitcoin :

« En décembre 2009, à l'occasion d'un voyage en Asie, je découvre le bitcoin ainsi que les nombreuses possibilités que propose cette monnaie virtuelle, notamment les paiements via PayPal. Stupéfié par cette technologie, je ne tarde donc pas à réaliser mes premiers achats de cette cryptomonnaie. Au début du bitcoin, il était possible d'en acheter 1 500 pour 1 USD », Philippe Vincent, CEO d'Air Next.

 

Quel rôle pour le greffe du tribunal de commerce ? 



Ce qui pourrait surprendre, c'est le fait que le greffe du tribunal de commerce ait validé l'immatriculation de la société avec une attestation de dépôt à un milliard d'euros présentant une anomalie formelle. Quelles sont les modalités de vérification des documents fournis au greffe au moment de l'immatriculation ? Selon nos informations, l'anomalie a été détectée et les déclarations aux autorités compétentes ont bien été effectuées. La chaîne de signalement a donc bien fonctionné. Interrogé sur ce point, le greffe du Tribunal ne confirme ni n'infirme cette information. Me Philippe Bobet, greffier associé au tribunal de commerce de Paris, rappelle toutefois :

«  La dématérialisation accroît le risque de falsification des pièces et d'usurpation d'identité. Compte tenu de ce risque croissant, nous menons de nombreux contrôles de cohérence et de forme sur les pièces qui nous sont transmises. A terme, la sécurisation des données devra aussi passer par la généralisation de la signature électronique et le croisement de nos informations avec d'autres bases de données, notamment celles des banques ».

 

125 000$ récoltés

Le 2 octobre, le site d'Air Next, toujours en ligne, affichait une prévente à hauteur de 125 000$, soit près de 108 000¤ (voir capture d'écran ci-dessous). Un montant bien en dessous des ambitions de l'entreprise, qui prévoyait un « hard cap » (fourchette haute de la levée de fonds par émission de jetons) à 700 000$. Un coup de frein que l'on peut sans doute mettre sur le compte de la publication des incohérences sur internet mais aussi de l'alerte de l'AMF.

Airnext

Depuis, les comptes Twitter et Telegram de l'entreprise ont été fermés, il semble que de nombreux comptes LinkedIn aient disparu, et le site internet d'Air Next n'est plus en ligne. Il n'était donc pas possible de contacter l'entreprise pour obtenir davantage de précision.

 

L'affaire Air Next ne révèle pas une faiblesse de la blockchain, elle démontre son utilité

Les opposants à la blockchain et aux cryptomonnaies verront sans doute dans cette affaire une confirmation de leur point de vue, jugeant la technologie responsable de cette situation. Pourtant à y regarder de plus près, l'affaire Air Next pose d'abord la question de la confiance et de la fiabilité des informations juridiques et financières dans un monde dématérialisé. Paradoxalement, c'est donc un argument supplémentaire en faveur de la blockchain, qui vise à garantir la traçabilité et l'intégrité des données.

Livre blanc Air Next : Voyager avec la blockchain

Julien Catanese

Julien Catanese
Directeur éditorial de Compta Online, média communautaire 100% digital destiné aux professions du Chiffre depuis 2003.
Diplômé d'expertise comptable, après 7 ans en tant que rédacteur en chef puis directeur de la rédaction Fiscalistes et experts-comptables chez LexisNexis, je rejoins l'équipe Compta Online en juin 2020.
Suivez moi sur Linkedin et sur Twitter.


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