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Alain Burlaud « Il y a un véritable écart entre les attentes des cabinets et ce que peut fournir le système éducatif »

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Catégorie : Pourquoi se lancer dans la filière de l'expertise comptable
Alain Burlaud

Comment adapter le cursus de la filière comptable aux besoins des cabinets ? Le modèle de diplôme d'État doit-il être préservé ? Le projet de dispense totale du DSCG pour les titulaires du Master CCA va-t-il dans le bon sens ? Quelle réponse apporter aux demandes des étudiants de la filière en période de crise sanitaire ?

Réponse d'Alain Burlaud, professeur émérite du CNAM, ancien directeur de l'INTEC, et ancien président du jury du diplôme d'expertise comptable.

Le cursus de l'expertise comptable vous paraît-il adapté aux besoins des cabinets et aux défis qu'ils doivent relever ?

C'est un peu compliqué, car il y a des attentes différentes de la part des étudiants et de leurs futurs employeurs. Pour reprendre une expression de commissariat aux comptes, il y a un véritable « expectation gap », entre les attentes des employeurs et ce que peut fournir le système éducatif.

Les employeurs sont demandeurs de formations qui conduisent à des compétences opérationnelles immédiates, et c'est bien normal. Toutefois, il est difficile d'y répondre, pour plusieurs raisons :

  • d'une part les étudiants sont là pour acquérir des compétences générales, et surtout une capacité à les développer, à les mettre à jour, à en acquérir de nouvelles
  • d'autre part, les métiers pratiqués par les professionnels de la comptabilité sont très divers. Il n'est donc matériellement pas possible de préparer les étudiants à toutes les situations, et à tous les postes existants, aujourd'hui et demain ;
  • et enfin, l'enseignement repose sur des cycles longs. Dans le meilleur des cas, il faut 8 ans pour former un expert-comptable. Mais lorsqu'on souhaite développer de nouveaux enseignements, il faut aussi tenir compte du temps de formation du corps enseignant.

Pour moi, la solution ne réside donc pas dans une refonte des diplômes de l'expertise comptable, mais plutôt dans la création de modules, hors des diplômes d'État, laissés au libre choix de chacun et accessibles également en formation continue, reconnus par la profession. On peut imaginer de tels modules pour acquérir des compétences juridiques particulières, une spécialisation liée à un secteur comme le secteur bancaire, ou à une matière, comme la comptabilité comparée,... autant de sujets très peu abordés actuellement.

 

Le système des diplômes d'État, DCG, DSCG, DEC, vous paraît-il adapté ? Ou pensez-vous qu'il faille ouvrir davantage la filière aux universités ?

Nous avons la chance d'avoir un système moderne et souple, avec un système d'unités d'enseignement (UE) capitalisables, qui permet de reprendre les études à n'importe quel moment de leur carrière. Cette souplesse n'existe pas à l'Université ou dans les grandes écoles. Les diplômes d'État, avec un programme commun, des épreuves communes, et une méthode de correction identique, permettent de garantir une homogénéité complète de l'enseignement. Je regrette toutefois que certaines dispenses, notamment celles permises par des diplômes étrangers, aient disparu avec le temps. Il en allait de l'influence française à l'international et de notre diplomatie économique.

 

Justement, des voix s'élèvent pour réclamer une équivalence totale entre Master CCA et DSCG. Y êtes-vous favorable ?

Effectivement, c'est une demande récurrente, rejetée il y a quelques années par le ministère de l'Enseignement supérieur, et qui est revenue récemment sur le devant de la scène. La commission consultative pour la formation professionnelle des experts-comptables au sein du ministère doit être saisie de la question.

Actuellement, les titulaires du Master CCA doivent  passer 2 UE pour obtenir le DSCG. Une équivalence complète poserait à mon sens plusieurs problèmes, créerait des inégalités et fragiliserait le diplôme d'État.

On aurait d'un côté un diplôme d'État très sélectif avec un taux de réussite qui montre toute son exigence, et un autre système, avec des professeurs qui définissent le contenu de leurs cours et corrigent les copies de leurs propres étudiants. Il faut savoir qu'aucune autorité n'est chargée de vérifier la correspondance entre le contenu du diplôme universitaire et celui du diplôme d'État, compte tenu de l'autonomie des universités. On constate donc, et je le regrette, que certains masters s'en sont éloignés.

Le deuxième problème, c'est qu'à mon avis l'équivalence avec le master CCA ne sera qu'une première étape. Pourquoi d'autres masters ne feraient pas la même demande ? On irait alors tout simplement vers une marginalisation du DSCG, au profit des diplômes délivrés par les universités et les grandes écoles. Les premiers à en subir les conséquences seraient alors ceux qui bénéficient actuellement de la souplesse des diplômes d'État : ces nombreuses personnes qui complètent leur DCG ou leur DSCG année après année, tout au long de leur vie. Il y a un véritable enjeu social.

Dernier point, il ne semble pas illogique qu'une profession réglementée comme celles des experts-comptables et commissaire aux comptes, ait un titre validé par des diplômes d'État, et non par des diplômes délivrés par des établissements d'enseignement supérieur.

 

Beaucoup d'étudiants se sont plaints des conditions d'examen du DCG et DSCG, en période de crise sanitaire, et notamment de l'absence de contrôle continu et de session de rattrapage. Qu'en pensez-vous ?

Certaines demandes ne me paraissent pas honnêtes. La pandémie ne doit pas être un prétexte pour baisser le niveau des diplômes. Le DCG et le DSCG peuvent être préparés de façon autonome, et il n'est pas nécessaire de s'inscrire dans un établissement pour les préparer. Il existe de nombreux exercices, manuels, qui permettent de se préparer seul. Alors bien sûr, c'est un effort, mais ce sont des diplômes d'État qui se méritent.

La mise en place du contrôle continu n'aurait concerné que les étudiants inscrits dans un établissement, et aurait défavorisé les candidats libres, qui sont nombreux.

 

Le commissariat aux comptes doit-il conserver une place si importante au sein du DEC depuis le relèvement des seuils de la loi Pacte ?

Oui je le crois. Les experts-comptables pratiquent l'audit contractuel, avec des méthodologies très proches de celles des commissaires aux comptes. Les techniques leurs sont donc aussi utiles. Par ailleurs, il ne faut pas oublier qu'une part significative des titulaires du DEC décide de travailler en entreprise, où là encore, ils pourront utiliser ces techniques en contrôle interne par exemple.

 

Quels sont selon vous les grands enjeux de formation de la filière comptable dans les années à venir ?

Je suis convaincu que l'attractivité et la pertinence du cursus dépendent de la bonne coopération entre la profession, le monde de l'enseignement et l'autorité de tutelle. C'est compliqué car les cultures et les horizons de temps ne sont pas les mêmes, mais il faut parvenir à maintenir le dialogue malgré tout.

Les instances professionnelles, qui prennent des décisions au cours de mandats très brefs, attendent des résultats rapides. Or, il faut prendre le temps de la réflexion, et construire des stratégies sur le long terme.

Du côté des enseignants, il me semble regrettable que dans certaines disciplines, on puisse être maître de conférences sans jamais avoir mis les pieds dans une entreprise. En médecine, il n'est pas possible d'être professeur sans pratiquer. C'est sans doute un modèle à suivre, ou tout au moins une réflexion à mener.

Retrouvez notre dossier « DEC, le diplôme d'expertise comptable »DEC
Julien Catanese

Julien Catanese
Directeur éditorial de Compta Online, média communautaire 100% digital destiné aux professions du Chiffre depuis 2003.
Diplômé d'expertise comptable, après 7 ans en tant que rédacteur en chef puis directeur de la rédaction Fiscalistes et experts-comptables chez LexisNexis, je rejoins l'équipe Compta Online en juin 2020.
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