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Financiarisation : les laboratoires indépendants en voie de disparition ?

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Catégorie : Actualité des métiers du chiffre
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Financiarisation laboratoires d'analyse médicale

Cerba, Synlab, Eurofins, Biogroup, Inovie,... ces noms vous disent peut-être quelque chose. Il est en effet probable que vous ayez eu recours à un de ces groupes de laboratoires de biologie médicale lors de la crise sanitaire. Ce secteur s'est en effet très fortement concentré ces dernières années, passant de 5 000 structures en 2008 à environ 400 en 2021.

Malgré une réglementation protectrice, l'arrivée massive de fonds d'investissement a accéléré ce mouvement. Retour sur un bouleversement rapide de marché qui interroge les autres professions libérales, dont la profession comptable.

Jusqu'à la fin des années 2000, le secteur des laboratoires médicaux français était surtout composé de petites structures, réalisant à la fois la collecte et le traitement des échantillons. Très peu d'économies d'échelle donc, et un marché jugé « globalement inefficace » par les analystes[1]. En 2010 cependant, le contexte a changé, avec la publication d'une ordonnance abaissant les barrières juridiques à l'entrée du secteur et créant les conditions de sa consolidation.

Rapidement, des fonds d'investissement ont constitué des groupes, et remis à plat les processus de production qui prévalaient jusqu'alors. Des laboratoires d'analyse ont été convertis en purs centres de collecte, et la phase de traitement regroupée au niveau régional dans des plateaux techniques dédiés. En 4 ans à peine, les petites structures ont perdu 17 points de part de marché, et ce mouvement n'a fait que s'accroître par la suite.

KPMG
Source : KPMG

Le nombre total de sociétés exploitant des laboratoires de biologie médicale est en effet passé de 5 000, en 2008 à environ 400 en 2021, les laboratoires indépendants ne représentant plus qu'un tiers du marché[2].

 

Des évolutions juridiques successives

Dans le détail, plusieurs textes ont assoupli les conditions d'exercice de cette profession. Une ordonnance de 2010[3] a ainsi permis aux groupes d'exploiter un nombre indéfini de sites, dans la limite de 3 territoires de santé contigus. Bien que des limitations en termes de part de marché et d'externalisation des tests furent alors prévues, ce texte a eu des conséquences rapides, de l'aveu même du gouvernement :

« L'environnement de la biologie a connu des évolutions importantes [...] depuis l'ordonnance du 13 janvier 2010 avec notamment une concertation du secteur par des regroupements, mais également par des opérations de rachat manquant de financiarisation de celui-ci. Cette financiarisation peut présenter des risques en termes de santé publique et d'accès aux soins », Réponse ministérielle, JO Sénat du 7 février 2013.

En mai 2013, une nouvelle loi voyait le jour dans l'objectif de limiter ces effets sur le secteur[4]. Désormais, la majorité des droits de vote et des droits économiques des structures d'exercice devait être détenue par des biologistes. Un retour au régime précédent, en quelque sorte, qui n'est toutefois pas parvenu à freiner le mouvement de concentration du marché.

 

Des conséquences néfastes...

Quelles ont été les conséquences de ce mouvement de concentration ? Pour les plus critiques, le résultat est dramatique, a minima du côté de l'usager. La concentration des sites aurait notamment entraîné la désertification de certains territoires de santé, et la priorisation de certains examens jugés plus rentables. Sans parler des réductions de personnel ou plus globalement d'une approche plus « commerciale » que médicale[5] dans un secteur qui n'y était pas habitué.

La course à la croissance des groupes de laboratoires a également entraîné une très forte augmentation de la valorisation des laboratoires indépendants, au détriment des jeunes diplômés. Dès 2013, la Cour des comptes faisait état d'une augmentation de 50 à 100% du prix de cession moyen[6].

« Les laboratoires privés d'analyse médicale échappent progressivement aux professionnels de santé qui se voient même parfois évincés de leur propre structure. Ainsi, l'objectif des investisseurs étant de se débarrasser des salaires trop élevés afin d'améliorer encore leur rentabilité », Main basse sur la biologie, Le quotidien du médecin, 28 janv. 2022.

 

... et des effets positifs

Cette financiarisation n'a-t-elle eu que des effets négatifs ? Pas forcément. Comme dans beaucoup d'autres secteurs, l'évolution de la biologie médicale implique toujours plus d'investissements technologiques, d'équipement et de robotique. Des investissements coûteux, pas toujours accessibles au petit laboratoire indépendant. Au point que l'Autorité de la concurrence juge que l'ouverture du capital des laboratoires en 2010 puis le retour en arrière de 2013 ont créé un marché à deux vitesses :

« Certains laboratoires ont [...] eu la possibilité de se restructurer par croissance externe et ont pu ainsi acquérir une « masse critique » alors que les autres n'ont plus le droit de le faire », Autorité de la concurrence, conclusions de l'enquête sur le secteur de la santé, 4 avr. 2019.

Selon cette autorité, une ouverture plus large du capital des laboratoires permettrait ainsi d'offrir les mêmes possibilités de croissance externe à tous les acteurs.

 

La réglementation n'a pas été une barrière à la financiarisation

Force est de constater que la réglementation applicable aux laboratoires de biologie médicale, y compris depuis 2013, n'a pas permis d'arrêter les acquisitions par des fonds. D'une part, la législation interdit toute prise de participation d'une entreprise d'assurance et de capitalisation, d'un organisme de prévoyance, de retraite et de protection sociale mais aucune restriction ne frappe les sociétés d'investissement.

Ensuite, les investisseurs financiers ont recours à des montages juridiques élaborés pour contourner la réglementation française : actions de préférence, démembrement d'actions, achat « en râteau », montage de sociétés en cascade[7]... Certains fonds utilisent par ailleurs des sociétés de biologie étrangères qu'ils contrôlent pour prendre des participations majoritaires dans des laboratoires français[8].

La présence d'une réglementation juridique spécifique n'a donc pas atténué les velléités des fonds d'investissement. La profession comptable doit-elle en tirer des leçons ? Faut-il s'inquiéter du rachat de cabinets d'expertise comptable par des sociétés financières ? Quelles conséquences peut-on imaginer ? Retrouvez les réponses dans la suite de ce dossier.

[1] Laboratoires d'analyse médicale : la deuxième vague d'investissements commence, KPMG, sept. 2014

[2] Soins de ville : la financiarisation en question, Le Quotidien du Médecin, 11 mars 2022

[3] Ordonnance n° 2010-49, 13 janv. 2010

[4] L. n° 2013-442, 30 mai 2013

[5] Soins de ville : la financiarisation en question, Le Quotidien du Médecin, 11 mars 2022

[6] La biologie médicale, Cour des comptes, 2013

[7] Le capital des laboratoires de biologie médicale sous contrôle ?, Me Stéphanie Barré-Houdart, 9 mai 2022

[8] Soins de ville : la financiarisation en question, Le Quotidien du Médecin, 11 mars 2022

Julien Catanese Aubier

Julien Catanese Aubier
Directeur éditorial de Compta Online, média communautaire 100% digital destiné aux professions du Chiffre depuis 2003.
Diplômé d'expertise comptable, après 7 ans en tant que rédacteur en chef puis directeur de la rédaction Fiscalistes et experts-comptables chez LexisNexis, je rejoins l'équipe Compta Online en juin 2020.
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